Le jeu de la vache qui rit

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Lorsque l’on pense aux désagréments que peut rencontrer un voyageur occidental en vacances dans un pays tropical, c’est sans doute les petits problèmes d’accoutumance de notre microbiote aux bactéries locales qui nous viennent à l’esprit. Si la turista est effectivement à craindre, ce n’est pas de cela dont je vais parler aujourd’hui, ni des normes d’hygiène différentes, ni même du simple inconfort dû à la chaleur et à l’hygrométrie.

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Architecture grandiose à Singapour

Good morning Vietnam

Je suis actuellement à Ho Chi Minh Ville (Saigon), sud du Vietnam. Bien que j’aie passé quelques jours à Singapour, étape intéressante pour évacuer le jet lag, s’habituer à la chaleur tropicale et aux pluies diluviennes (abritez-vous ou rangez vos papiers d’identité dans un sachet imperméable !), et goûter à différentes cuisines asiatiques sans risque pour la santé (j’ai même bu l’eau du robinet), le coût de la vie équivalent à celui de la France n’en fait pas un pays de prédilection pour les nomades du numérique. Pour être précis, les transports en commun et la nourriture des hawkers (food courts extérieurs bien qu’abrités) y sont très bon marchés, tandis que le logement est hors de prix. Le Vietnam, au contraire, est un pays en plein développement et est connu autant pour ses opportunités de business que son coût de la vie très bas.

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Cuisine de rue à Hoi An

Mais voilà… ça c’est la théorie, et le diable est dans les détails.
Si les prix sont très bas pour les locaux, en revanche, beaucoup de prix sont encore fixés à la tête du client. Et notre tête d’européen déclenche chez le commerçant des dollars dans les yeux :). J’ai beaucoup discuté avec des expatriés qui vivent à Saigon, et il semble que le quotidien soit parsemé d’embuches pour se faire comprendre et ne pas se faire arnaquer. En fait, arnaquer est un grand mot, étant donné les sommes en jeu : bien souvent, les occidentaux se voient offrir des prix occidentaux, comme payer l’équivalent de 10 euros un taxi au lieu de 1 euro. Cela passe pour des touristes de passage, mais cela devient vite frustrant pour l’expatrié d’être pris pour une vache à lait sur le long terme. Pour une Vache Qui Rit plutôt (marque très populaire au Vietnam) !

Lost in Translation

Ce sentiment est renforcé par une incompréhension mutuelle. La barrière de langue semble doublée d’une barrière culturelle et même d’une manière de pensée complètement différente. Notre façon de pensée est grandement structurée par des schémas que nous reproduisons. Par exemple, au restaurant, nous avons l’habitude de commander au moins un plat par personne. Mais si l’un d’entre vous commande deux soupes ici, le serveur ne va pas percuter que c’est pour répartir entre les deux personnes à table. Il a dire oui, mais ne vous en apportera qu’une seule, pour être sûr que vous avez toujours faim pour la seconde. Quant à la seconde personne… eh bien elle n’a rien commandé n’est-ce pas, c’est tout à fait normale qu’elle regarde l’autre manger ! Parfois l’occidental a l’impression d’être pris pour un imbécile. Un français me racontait qu’il venait de prendre un moto-taxi. Il négocie la course à 15000 dongs (soit moins d’1 euro) pour aller à un endroit précis qu’il connait bien. Il s’aperçoit que le conducteur ne prend pas le plus court chemin, alors il lui montre la bonne direction, sans succès. Il essaie de corriger l’itinéraire plusieurs fois, jusqu’à ce que la moto passe devant la destination… sans s’arrêter, malgré ses tentatives de dire stop. Après un ou deux tours du pâté de maison, la moto s’arrête enfin et le conducteur lui demande 50000 dongs ! Alors voici ma tentative d’explication : il est possible que le conducteur ait compris 50000 dès le début, car ils ne sont pas très forts en anglais. J’entends constamment les vietnamiens prononcer mille hundred au lieu de thousand. Du coup, il a dû se demander comment satisfaire la demande, et donc a offert à notre français un petit tour touristique du quartier jusqu’à ce que le nombre de kilomètre atteigne l’équivalent de 50000 dongs :). Il a cru bien faire !

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Valeur : moins de 4 euros

En tous les cas, il convient de s’adapter, par exemple en utilisant le bus, ou des applis qui permettent de connaitre le prix à l’avance comme Uber ou Grab Taxi. Et rester calme, à l’image des vietnamiens qui conduisent sans s’énerver alors même qu’ils sont entourés d’essaims de milliers de vélomoteurs et scooters virevoltants, pétaradant et klaxonnant (parfois même automatiquement comme chez nous la marche arrière des poids-lourds). Ce ballet est particulièrement fluide, comme un torrent qui ne s’arrête jamais. Les croisements de trajectoires se calculent à l’oeil, les feux tricolores ne sont qu’une indication, et le piéton occidental qui ose traverser une avenue doit apprendre quelques règles et se lancer dans le bain :

  • Toujours regarder des deux côtés, quelle que soit la file que vous êtes en train de traverser. Il n’est pas rare qu’un scooter emprunte un sens contraire pour raccourcir son trajet. Ils coupent aussi les carrefour20160427_102201s au plus court. De plus, lorsqu’ils sont arrêtés au feu rouge, vous en verrez ne pass’arrêter, car tourner à droite au rouge est autorisé.
  • Marcher lentement, à vitesse constante, pas de brusquerie
  • Eviter la trajectoire des voitures et poids-lourds, qui semblent prioritaires
  • Les deux-roues se faufileront entre vous avec dextérité, mais s’ils vous klaxonnent attendez-vous qu’ils vous passent devant
  • Si vous vous attendez à ce qu’ils passent derrière vous, indiquez-leur de ralentir d’un lent geste de la main, vers le bas.

Matrix

Finalement, entre l’exercice de se déplacer en ville et celui de dépenser avec soin son argent, on finit par se croire dans un jeu vidéo. Un jeu en monde ouvert au gameplay asymétrique entre l’équipe des locaux, dont l’objectif est d’extraire un maximum de devises, par tous les moyens même les plus vicieux (au sens propre du terme), et l’équipe des visiteurs, jetés en pâture. On accepte donc les règles, et on se prend au jeu ! On se met même à reconnaître des scènes particulièrement réussies. La poursuite en taxi d’un ami à moto dans la ville. Le transport équilibriste à deux avec bagages sur un scooter. La virée nocturne avec la musique à fond d’un lecteur CD toussotant vers une house party qui finit par une évacuation par des policiers casqués, arrivant par grappes de deux sur leurs motos. L’épisode contemplatif sur les petits chemins d’un village paisible d’une île tropicale sur le delta du Mekong.

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Ces policiers rappelant tant des personnages non-joueurs scriptés semblent faire partie d’une intelligence artificielle sommaire contrôlant le monde autour de vous. Les vendeurs ambulants passent régulièrement dans la rue, et leur haut-parleur diffuse en boucle la même rengaine que vous connaissez par coeur au bout de deux jours. Même la musique des hypermarchés boucle en quelques minutes, avec un choeur d’enfants tellement irritant que même Disneyland n’a pas réussi à mettre dans son attraction Small World. Le cycle jour-nuit est simplifié à l’extrême : que ce soit le moto-taxi qui attend le client sur un trottoir, ou le commerçant dans son épicerie, il ne change pas d’endroit. Il dort sur place, sur sa moto ou sur le sol de son magasin. Les boutiques occupent en effet généralement le rez-de-chaussée de leurs maisons, et vous les verrez à l’arrière prendre leur repas, regarder la télévision… Enfin, nos yeux d’occidentaux ne sont pas habitués à discerner correctement les visages asiatiques. Cela me fait l’effet qu’il n’y a que cinq ou six modèles 3D de vietnamiens, j’ai donc l’impression de croiser les mêmes personnes à tous les coins de rue. Seraient-ce des agents Smith qui ne sont là que pour peupler mon univers de jeu vidéo ? Le solipsisme me guette…

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Source: Giphy

Mes yeux sont plus habitués aux femmes asiatiques et elles ne me semblent pas autant clonées. Pour autant, leur comportement est extrêmement répétitif : à la vue d’un occidental (facile à identifier de loin de par le gabarit), elles apostrophent et proposent massage et plus si affinités dollars ! Mais n’exagérons pas, cela est surtout vrai dans les quartiers fréquentés par touristes et expatriés. Et cela peut vous donner un échantillon du harcèlement que vivent les femmes dans certaines villes européennes…

Les Vietnamiens semblent donc forts en affaires, ce qui peut paraitre surprenant dans un pays où les drapeaux de la faucille et du marteau sont omniprésents dans les rues. Du coup, le jeu n’est pas gagné d’avance, ce qui ajoute du piquant !

A la poursuite du bonheur

DSC06514Bref, s’immerger dans un tel pays est une expérience à vivre. Malgré les désagréments évoqués, on s’attache vite aux vietnamiens qui semblent heureux, débrouillards, adolescents. Cela permet de se forger une autre vision des priorités de la vie, d’ouvrir notre pensée à d’autres schémas, de la rendre plus malléable. En particulier, un tel voyage, en dehors des circuits touristiques organisés, vous confrontera forcément à des situations difficiles qui vont vous faire réaliser que le stress n’est pas nécessaire, et vous apporter la zenitude. Un jeu thérapeutique qui combat le mal par le mal, en quelque sorte.

 

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